Carbone forestier : une arme à double tranchant dans la lutte contre le dérèglement climatique

Le changement climatique est en grande partie lié à l’augmentation de la concentration de dioxyde de carbone, CO2, dans l’atmosphère. Cette augmentation est liée à l’utilisation excessive de combustibles et carburants d’origine fossile. Mais pas seulement. Il y a d’autres causes parmi lesquelles les mauvais traitements que l’on inflige à la forêt. Cette augmentation est tout à fait alarmante : de 280 parties par millions (ppm) au début de l’ère industrielle, elle dépasse aujourd’hui 425 ppm, ce qui correspond à un accroissement de plus de 300 milliards de tonnes de la masse du carbone atmosphérique. Que faire ?
Peut-être commencer par revisiter la notion trop largement répandue de neutralité du carbone forestier.
C’est la proposition de cette présentation de Philippe Leturcq.

Sylvestre 09 vous présente cette conférence exceptionnelle avec Philippe Leturcq, expert scientifique des systèmes.
Cette conférence s’appuie sur les travaux de recherches les plus récents au niveau international et sur les relevés effectués depuis presque trente ans dans le département, en mobilisant une approche systémique.

Le contexte climatique et le rôle du carbone forestier

La forêt peut-elle jouer un rôle dans la modération de la croissance d’un gaz à effet de serre puissant, responsable pour environ les deux-tiers de l’élévation de température globale ? Assurément oui. 

Le bois, comme toute matière organique, contient du carbone, beaucoup de carbone, 50 % en masse sèche. La combustion d’un kilogramme de bois sec envoie dans l’atmosphère 1,8 kg de CO2. Or, il y a presque autant de carbone dans les forêts du monde que dans l’atmosphère. Une toute petite variation en valeur relative du stock de carbone forestier global a ainsi un impact considérable sur l’effet de serre et par conséquent sur le climat. 

De ce fait, la forêt est une arme climatique à double tranchant. Car si une augmentation des surfaces boisées et des volumes de bois sur pied a des effets atténuateurs sur l’effet de serre, la déforestation, la dégradation du tissu forestier par de mauvaises pratiques ou une exploitation exagérée renvoient dans l’atmosphère quantité de carbone qui amplifie le changement climatique.

Comment faire pour atténuer le changement climatique par la forêt ? La laisser pousser pour privilégier sa fonction de puits de carbone vis-à-vis de l’atmosphère ? Ou se servir de son bois pour remplacer les combustibles fossiles et des matériaux énergétivores ? Les deux possibilités ne sont pas incompatibles mais pas vraiment consensuelles non plus.

 

Regarder l’allure de cette courbe pour comprendre que la tendance est encore loin de s’inverser.

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Le bilan carbone planétaire (moyennes 2015-2024)

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Cette diapositive présente le bilan carbone de la planète en termes de flux annuels moyennés sur la période 2015-2024 pour lisser les fluctuations interannuelles. Les postes de ce bilan sont :

  • Les émissions provenant de la combustion des combustibles et carburants d’origine fossile et de la production de chaux et ciments : 9,8 milliards de tonnes de carbone par an.
  • Les émissions liées à la déforestation et à l’exploitation forestière : 3,5 milliards de tonnes par an. 
  • L’augmentation de la masse de carbone dans l’atmosphère est mesurée directement avec précision : 5,6 milliards de tonnes par an.

Cette augmentation serait beaucoup plus importante s’il n’y avait des « puits » de carbone : 

  • Le puits océanique est estimé à 3,2 milliards de tonnes par an à partir de modèles numériques des échanges de CO2 entre l’atmosphère et les eaux superficielles.
  • Dans le puits terrestre, on a isolé le puits forestier qui a été récemment évalué à 3,6 milliards de tonnes. Cette valeur est « brute » c’est-à-dire correspond effectivement à la production de biomasse forestière. Le puits net est la différence entre le puits brut et la somme des émissions liées à la déforestation et consécutives aux prélèvements. L’affichage du seul puits net, souvent pratiqué, occulte l’importance potentielle de la forêt dans la lutte contre le changement climatique.
  • La valeur affichée pour la part du puits terrestre « hors forêt » est le résidu des autres termes du bilan. C’est donc un fourre-tout dans lequel sont indifférenciés les puits et sources de carbone, liés, par exemple, aux terres agricoles, aux tourbières, etc. 

Selon ces chiffres, les interventions humaines en forêt sont responsables d’à peu près 25 % du total des émissions mais, malgré cela, la forêt fait encore jeu égal avec les océans pour modérer l’accumulation de carbone dans l’atmosphère. 

L’urgence climatique et les solutions

Avec une augmentation de 5,6 milliards de tonnes de carbone par an dans l’atmosphère, le seuil de réchauffement global au-delà duquel l’évolution climatique peut échapper à tout contrôle risque d’être bientôt franchi. Un réchauffement de 2°C, en moyenne planétaire, est généralement admis comme critique, avec une marge d’incertitude. Or, la barre de 1,5 ° d’élévation de température globale par rapport à l’ère préindustrielle, qui avait été fixée par prudence dans l’accord de Paris en 2015, est sur le point d’être dépassée. Il y a donc urgence. Il est impératif de rééquilibrer, aussi rapidement que possible, les flux de carbone émis et captés.
Les solutions sont évidentes : réduction drastique de la consommation des combustibles et carburants d’origine fossile ; arrêt de la déforestation et diminution, autant que faire se peut, des prélèvements de bois en forêt ; renforcement du puits de carbone terrestre, notamment dans sa composante forestière qui est plus facile à contrôler que le puits océanique. Ces orientations font consensus dans la communauté scientifique. Ce n’est pas pour autant qu’elles sont mises en pratique effectivement. Outre un climato-scepticisme persistant, il y a la primauté des intérêts économiques à court terme et la résistance sociale au changement.

Le mythe de la neutralité et de la substitution

Ainsi, sur la question de la réduction des prélèvements de bois en forêt, la plupart des professionnels concernés et les décideurs politiques mettent en avant l’intérêt de substituer du bois aux combustibles fossiles et matériaux énergivores et prônent l’augmentation du volume des récoltes, dans les limites permises par la productivité des forêts. L’argument n’est pas dépourvu de raison. Encore faudrait-il préciser que cette substitution ne doit être envisagée qu’à condition qu’elle implique la réduction des émissions globales, non leur augmentation. Cela nécessite de pouvoir comparer les empreintes carbone des solutions « bois » et « non-bois » pour une même application.
Une comptabilité carbone stricte devrait donc accompagner toute activité forestière et toute utilisation des bois. Malheureusement, les règles comptables qui ont été édictées dès 1996 par le GIEC, sont souvent ignorées et la filière forêt-bois échappe encore à une comptabilité carbone sérieuse à laquelle presque toutes les activités humaines sont par ailleurs soumises.
À l’origine de cette méconnaissance, il y a probablement la stupeur qui a saisi le monde de la forêt et de l’utilisation de son bois quand il a pris conscience, dans les années 1980 -90 du changement climatique et de ses causes. Sachant que le bois, comme toute biomasse, contient du carbone, beaucoup de carbone, les acteurs de la filière forêt-bois ont craint une restriction de leurs activités. Ils ont cru trouver la parade dans le caractère renouvelable du bois et autre biomasse et ils ont soutenu, avec une apparence de logique, que l’emploi du bois était « neutre » vis-à-vis de l’effet de serre. À la suite de cette affirmation, l’idée s’est imposée, à tort, qu’en raison de cette neutralité, la substitution de bois à d’autres combustibles ou d’autres matériaux permettait d’éviter les émissions, ce qui est une énorme erreur, comme cela est montré ci-après. Cette erreur est-elle voulue ? À coup sûr, elle n’est pas innocente. Elle permet de peindre en vert des aberrations comme les centrales électriques à biomasse, les chaufferies centralisées à bois ou la production de carburants à partir de matière ligneuse.

Définition et critique de la « neutralité carbone »

Qu’est-ce que l’assertion de neutralité carbone ? C’est admettre, a priori, que les échanges de carbone entre la forêt et les utilisations de son bois d’une part, l’atmosphère d’autre part, sont équilibrés.

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La forêt et les utilisations de son bois constituent un système qui n’échange de carbone qu’avec l’atmosphère. Dans cette illustration le périmètre forestier considéré est quelconque : il peut s’agir d’une petite chênaie, de la forêt française tout entière, de toutes les forêts du monde. La forêt capte dans l’atmosphère un flux net de CO2 pour la photosynthèse de sa biomasse, la récolte de bois emporte du carbone qui, à plus ou moins long terme, est rendu à l’atmosphère sous forme de CO2 par la combustion ou la décomposition des produits ligneux. Les flux de carbone (ou de CO2) capté G et émis E sont quantifiables sur une base annuelle et leur différence représente la variation du stock de carbone biogénique qui est réparti entre la forêt et les produits bois qui en sont extraits.
Si le flux de capture l’emporte sur celui d’émission, le stock global de carbone s’accroît, la forêt et ses produits bois se comportent en puits de carbone vis-à-vis de l’atmosphère, ce qui modère l’augmentation de l’effet de serre. Dans le cas contraire, le stock de carbone diminue, le système « forêt-bois » est source de carbone, situation qu’il vaut mieux éviter. Le cas limite est celui où le flux net de carbone capturé est égal au flux émis et où, par conséquent, il n’y a pas d’échange net de carbone avec l’atmosphère. Alors le stock de carbone biogénique ne varie pas. C’est dans ce cas de figure qu’on peut parler de « neutralité carbone ».

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Ce cas limite de neutralité a été admis abusivement comme étant la norme, à seule condition de gestion durable des forêts. La même argumentation est avancée, à quelques variations près, dans d’innombrables documents : si les forêts sont gérées durablement, les arbres qui poussent remplacent ceux qui sont abattus, la neutralité carbone coule de source. Et en raison de cette neutralité, la substitution de bois à des combustibles fossiles et des matériaux énergivores « évite » les émissions qui leur sont liées, ce qui contribue à l’atténuation du changement climatique. C’est bien formulé … mais c’est faux !
Cette conception s’est pourtant imposée, malgré les mises en garde scientifiques, dans tous les milieux intéressés par l’économie de la forêt et du bois. Pire, cette assertion de neutralité est devenue légale, à défaut d’être légitime. Ainsi, les directives européennes relatives aux énergies renouvelables, postulent, par exemple, que « le facteur d’émission de la biomasse est égal à zéro » ou encore que « les émissions de CO2 à l’usage sont considérées comme nulles pour les combustibles et carburants issus de la biomasse ».
La conséquence est que les usages du bois, comme ceux des autres biomasses, sont perçus comme un moyen de décarboner l’économie. De fait, en Europe, aux Etats-Unis et dans de nombreux autres pays, on considère que le carbone « biogénique », celui qui est constitutif du bois, est sans impact sur l’effet de serre. Et on va jusqu’à prétendre que l’utilisation d’un mètre-cube de bois à la place de combustibles fossiles évite l’émission d’une demi-tonne de CO2 dans le cadre du « mix » énergétique français ou encore que l’utilisation d’un mètre-cube de bois à la place d’autres matériaux évite, en moyenne, l’émission d’une tonne et demie de CO2.
D’où un développement inconsidéré, immodéré, des usages du bois, notamment pour l’énergie, avec des conséquences dommageables pour les forêts, la biodiversité et le climat.

Ce concept de « neutralité » est contestable pour mille et une raisons.

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La neutralité est un cas particulier, possible mais dont jamais personne ne s’assure sur le terrain qu’il est bien réalisé. Ne dit-on pas, à l’école, qu’il ne faut jamais prendre un cas particulier pour la généralité ?
Mais s’il y a neutralité, avec des échanges de carbone équilibrés et un stock de carbone constant, le système forêt-bois ne joue aucun rôle vis-à-vis de l’effet de serre. Est-ce cela que l’on souhaite ? Ne se trompe-t-on pas d’objectif ? Ce n’est pas en étant neutre qu’on peut gagner la bataille du changement climatique…
Il y a plus grave. On prétend que, dans les conditions de neutralité, la substitution de bois à d’autres combustibles ou matériaux évite les émissions. Si on veut dire par là qu’en utilisant du bois on n’utilise pas autre chose, on ne peut être que d’accord. Mais cela n’évite nullement les émissions : même dans les conditions de neutralité, la substitution du bois à un autre combustible ou matériau remplace les émissions de ce combustible ou matériau par l’émission du bois. C’est facile de le montrer :

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Il suffit de comparer les bilans carbone pour une même chaleur rendue quand on utilise du bois ou un combustible fossile, gaz naturel par exemple. Lorsqu’on utilise le bois, extrait d’une forêt voisine, on n’utilise pas le fossile et le bilan carbone est simplement la différence entre le flux de capture de carbone par la forêt G et celui de l’émission de carbone biogénique Ebois. Lorsqu’on utilise le combustible fossile, la ressource forestière n’est plus utilisée et le bilan est cette fois la différence entre le flux de capture de carbone par la forêt, qui n’a pas été effacée pour autant de la surface de la planète, et l’émission de carbone fossile Efossile. Si le flux de carbone capturé par la forêt était le même dans les deux cas, l’effet de la substitution serait seulement de remplacer l’émission du bois par celle du fossile, ou réciproquement si on procède à la substitution inverse. Pour être précis, juste après substitution, le flux de carbone capturé par la forêt se trouve un peu augmenté puisqu’on ne coupe plus d’arbres capteurs de carbone. Ce flux évolue ensuite librement, ou de manière contrainte si on soumet la forêt à d’autres interventions. À souligner que n’a pas été précisé si le système forêt-bois était primitivement source, puits ou neutre vis-à-vis de l’atmosphère. La substitution remplace l’émission du substitué par celle du substituant, la neutralité n’y peut rien. Cette conclusion s’applique aussi bien au bois matière et au bois matériau qu’au bois énergie.

Bois énergie vs. Energies fossiles : la réalité physique

Par conséquent, il n’est pas possible d’évaluer l’impact « effet de serre » de l’utilisation du bois pour l’énergie sans avoir préalablement comparé ses performances en tant que combustible à celles des autres combustibles en usage. Pourtant, les propriétés combustibles ne sont mentionnées dans aucun des documents publiés en faveur du bois énergie, comme si l’assertion de neutralité permettait d’en faire abstraction. Curieux, non ? Ces propriétés figurent heureusement dans toutes les tables de données physiques :

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Le bois n’est pas un bon combustible. C’est le pire de tous les combustibles usuels. Pouvoir calorifique le plus faible, facteur d’émission le plus élevé. Le facteur d’émission du bois, défini comme la masse de CO2 émise par unité de chaleur dégagée, est d’environ 110 grammes de CO2 par mégajoule, non « zéro » comme l’affirment les directives européennes et les acteurs du bois énergie. Ce facteur d’émission « physique », représenté en bleu dans l’empilement, est supérieur à celui de tout autre combustible. Le facteur d’émission effectif du bois est en réalité plus élevé. L’exploitation forestière laisse sur place de menus branchages et, généralement, les souches et racines. Ces pertes d’exploitation se décomposent plus ou moins vite selon les essences et les conditions du milieu. En outre, l’exploitation bouleverse le sous-bois et la litière, quand ce n’est pas aussi le sol, et cela est source d’une évasion supplémentaire de carbone. L’émission additionnelle, qu’on qualifie « amont biomasse », peut aller jusqu’à 50 % de l’émission de combustion lorsque la décomposition des rémanents est complète. Cette contribution est représentée en orange dans l’empilement. Et il faut encore rajouter les émissions de gaz à effet de serre d’origine fossile, qui sont liées à l’emploi de machines dans l’exploitation forestière, le transport, le conditionnement, la distribution des bûches, plaquettes ou granulés. Ces émissions sont représentées en marron foncé dans le graphique. Les émissions « amont » existent aussi pour les combustibles fossiles. Elles s’élèvent, en général, à 10 ou 20 % de l’émission de combustion.
Au total, l’émission de gaz à effet de serre par usage du bois comme combustible s’élève à environ 180 grammes de CO2 par mégajoule. Cette émission est, en gros, plus élevée de moitié que celle du charbon, est le double de celle du pétrole, trois fois celle du gaz. Voilà une vérité physique qui dérange et qu’on passe volontiers sous silence car le dogme de l’énergie bois « décarbonée » s’en trouverait ébranlé.

Scénario de substitution gaz vs. bois

Voici un exemple très simple qui fait la synthèse de ce qui précède en montrant que le bois énergie n’a pas les vertus qu’on lui prête, même dans les conditions idylliques de « neutralité ». Le support de pensée est une précédente diapositive que l’on peut cette fois alimenter en chiffres. Les hypothèses sont : la réalisation des conditions de neutralité carbone, la libre évolution de la forêt quand cesse son exploitation.

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Qu’il s’agisse d’un chauffage domestique, d’une chaufferie centralisée ou d’un réseau de chaleur, l’émission de CO2, rapportée à l’unité de chaleur dégagée dans le foyer, est la même : c’est le facteur d’émission du combustible utilisé. Pour le bois, cette émission est de 180 grammes de CO2 pour chaque mégajoule de chaleur produite, dont 168 gCO2/MJ pour la part biogénique de l’émission, somme de l’émission de combustion et de l’émission « amont biomasse », à laquelle se rajoutent 12gCO2/MJ d’émission « amont fossile » pour l’exploitation forestière, le transport et le conditionnement du combustible. Pour alimenter l’installation dans les conditions de neutralité, on doit recruter des forêts productrices pour capter dans l’atmosphère, de manière synchrone, 168 gCO2/MJ. Le chauffage est alors bien neutre vis-à-vis de l’effet de serre, mis à part les 12 gCO2/MJ d’émission fossile liée à l’utilisation de machines pour l’exploitation.
Imaginons cependant qu’on décide de remplacer le bois par du gaz naturel. L’installation émet maintenant 56 grammes de CO2 par mégajoule de chaleur générée, auxquels il faut rajouter 11 grammes d’émissions « amont ». L’émission totale est de 67 grammes de CO2 par mégajoule. On n’utilise plus le bois et sont donc supprimées les émissions correspondantes. Mais les forêts qui fournissaient du bois à l’installation continuent de capter du CO2, au moins pour un temps. Immédiatement après substitution du gaz au bois, le bilan est donc une capture nette de 168 – 67 soit 101 grammes de CO2 par mégajoule d’énergie produite, avec un petit plus cependant car on n’abat plus d’arbres capteurs de carbone et le flux de capture par la forêt s’en trouve un peu augmenté immédiatement après la substitution. La substitution inverse, de bois au gaz, a évidemment l’effet réciproque.
Ainsi, l’assertion de neutralité carbone et sa logique consécutive de substitution se réfutent elles-mêmes. La substitution de bois énergie à des combustibles fossiles, même dans les conditions de neutralité, accroît globalement les émissions au lieu de les réduire comme on le croit communément. C’est l’ensemble des énergies carbonées qui devrait être proscrit, bois compris, et pas seulement les combustibles fossiles.

Le facteur temps et la maturité des forêts

Mais, dans le cas d’exemple précédent, que se passe-t-il après substitution de gaz au bois ? Il n’est plus question de neutralité, on doit prendre en compte la dynamique forestière. C’est plus compliqué mais une représentation graphique permet de saisir l’essentiel.

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Dans ce scénario, on suppose, pour rester simple, que la forêt redevient libre d’évoluer après cessation de l’exploitation. Le flux net de capture de CO2 dans l’atmosphère est représenté par la courbe verte, le flux total d’émission est représenté en rouge. Lorsqu’on utilise le bois dans les conditions de neutralité, les deux flux de capture et d’émission biogéniques sont, par hypothèse, égaux en valeur absolue. L’intervalle entre les deux représentations rouge et verte correspond seulement à l’émission de carbone fossile par l’utilisation de machines (12gCO2/MJ). Lorsqu’on substitue le gaz au bois le flux d’émission est abruptement diminué. L’exploitation de la forêt ayant cessé, celui de capture par la forêt évolue à partir de la valeur qui lui avait été assignée jusque-là. Dans un tout premier temps, ce flux de capture est légèrement augmenté, de quelques pour-cent puisqu’on ne coupe plus d’arbres capteurs. Puis la forêt se remet à croître en évolution libre vers sa maturité : le volume total de bois vif et de bois mort tend vers une valeur d’équilibre entre production biologique et mortalité et, en conséquence, le flux net de capture décroît et tend vers zéro. Cette décroissance est d’allure exponentielle et la tangente à l’origine définit sur l’axe le temps caractéristique avec lequel on doit considérer cette évolution. Ce temps est de l’ordre de la dizaine d’années pour des peuplements de saules ou de bouleau, de plusieurs dizaines d’années pour de nombreuses essences feuillues ou résineuses, du siècle pour le chêne et le hêtre. Il est donc vrai que, du point de vue de l’empreinte carbone, l’avantage du combustible fossile sur le bois disparaît après un temps variable selon la nature du combustible fossile et celle des essences forestières utilisées. La cessation, à plus ou moins long terme, de l’avantage du combustible fossile est un argument qui a été utilisé par plusieurs auteurs pour « sauver » le bois énergie. La tentative est vaine en réalité : les échéances climatiques sont proches (l’objectif est la neutralité globale des activités humaines en 2050) et, vis-à-vis de sources d’énergie non carbonées, maintenant abondantes, le combustible bois est définitivement hors-jeu.

Le bois matériau et le stockage de carbone

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De même, la « neutralité carbone » appliquée au bois matériau conduit à des aberrations. Un produit bois en concurrence avec un produit non-bois de même fonctionnalité sera avantagé au regard des règlementations que cette neutralité inspire. Et si ce produit bois est suffisamment durable vis-à-vis des échéances climatiques (2050 : zéro émission nette ; 2100 : limitation du réchauffement global à 1,5°C ou 2°C), ce produit sera considéré « bon pour le climat » car il stocke du carbone. La réalité est tout autre.
Lorsqu’on abat un arbre, les pertes ligneuses à l’abattage et la part du bois récolté destinée à l’énergie ou à la trituration (bois d’industrie) rendent leur carbone à l’atmosphère à relativement court terme (typiquement de quelques années au quart de siècle). Seul le bois utilisé en menuiserie ou en charpente (bois d’œuvre) peut être considéré comme durable au regard d’horizons de temps compatibles avec les échéances climatiques. Dans le cas de chênes de qualité, par exemple, le volume de grume est un peu moins de 50 % du volume ligneux total et le volume de sciages représente au mieux la moitié de celui de la grume. Dans ces conditions, on doit considérer que le quart ou même le cinquième de la masse ligneuse (et du contenu carbone) des arbres abattus peut être durablement conservé. Encore faut-il considérer que la récolte ne se limite que rarement à des arbres individuellement choisis et que, pour un arbre de qualité, il peut s’en trouver dix qui sont impropres à fournir du bois d’œuvre et sont néanmoins abattus. Contrairement à une idée répandue, on ne stocke pas de carbone par le bois d’œuvre : on en déstocke ! Et en plus, on a supprimé un ou des capteurs de carbone (À titre indicatif, en moyenne pour la France, un arbre augmente son contenu carbone de 3 % chaque année). Aussi, même si on ne prélève que les arbres dont on est sûr de tirer le meilleur parti, l’empreinte carbone biogénique des produits sciés est au moins trois à quatre fois leur contenu carbone propre.

Conclusion et recommandations

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La neutralité carbone des utilisations du bois est donc un leurre. Et l’argument selon lequel cette neutralité évite des émissions est un pur sophisme. En conséquence, les politiques de lutte contre le changement climatique qui s’appuient sur l’assertion de neutralité, non seulement sont vouées à l’échec mais pire, précipitent ce changement.
Il est préférable de se mettre en tête que tant que la forêt croît, elle emprunte du carbone à l’atmosphère et le stocke dans le bois, ce qui contribue à l’atténuation du changement climatique ; en brûlant du bois, on rend ce carbone à l’atmosphère, ce qui est contre-productif puisque des sources d’énergie moins « carbonées » sont disponibles pour répondre aux besoins de chaleur. Cette lapalissade s’applique aussi à l’usage du bois comme matériau si existent des solutions de substitution moins émissives.
Prélever des arbres en forêt en prétendant « décarboner » l’économie est donc inconséquent. Cela ne veut pas dire que l’exploitation forestière et l’emploi du bois produit par les forêts ne sont pas légitimes, mais l’argument selon lequel « le bois, c’est bon pour le climat » est promotionnel et infondé. Le bois a suffisamment de qualités propres pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en rajouter de mythiques.
Dans le contexte du changement climatique, l’exploitation forestière et l’usage du bois ne devraient répondre qu’à des nécessités techniques, économiques, sociales ou sociétales, avec le contrôle strict d’une comptabilité carbone raisonnée (postuler la « neutralité carbone » du bois n’est pas une pratique admissible de comptabilité carbone).
Il est donc urgent de faire réviser les directives et règlementations qui, en s’appuyant sur cette neutralité carbone, donnent un blanc-seing à tous ceux qui ne voient dans la forêt qu’une source de profit immédiat.
Pour lutter contre le changement climatique, il y a nécessité de réduire les émissions mais aussi de soustraire à l’atmosphère un peu du carbone qu’elle a en trop. Un bon moyen pour cela est d’accroître les espaces boisés et les volumes de bois, c’est-à-dire de capter le carbone atmosphérique et le stocker durablement dans la matière ligneuse, en forêt et/ou hors forêt. Il faut faire vite car cette solution risque d’être entravée par le changement climatique même, qui est déjà cause de surmortalité des arbres par chaleur, sécheresse, tempête et incendies. À défaut, il n’y aura d’autre possibilité d’éviter la catastrophe que de capter directement le CO2 dans l’atmosphère par des moyens purement techniques et stocker ce CO2 dans des structures géologiques appropriées, ou de recourir à la géo-ingénierie du climat, avec la crainte de jouer les apprentis-sorciers.

Philippe Letrurcq

Sources des données utilisées

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Quelques analyses critiques du concept de « neutralité carbone » des usages du bois et autres documents pertinents

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